La passe dangereuse (the painted veil)
5 février, 2006
J’avais de Somerset Maugham (médecin, espion, voyageur) le souvenir de prose claire, de sentiments glauques et d’intrigues compliquées, souvenir hérité de la lecture d’une seule nouvelle, qui fut la première nouvelle entière en v.o. que j’ai lu en cours d’anglais. Et là aucune surprise : c’est pareil.
Style limpide, et tortures invraisemblables entre un mari et une femme, dans la Chine du début du siècle.
{{{l’histoire}}}
Kitty est une jeune femme stupide et frivole, jolie aussi, elle a épousé un jeune médecin bactériologiste qui l’idolâtre, Walter, pour ne pas être célibataire après que sa petite soeur se soit mariée (le fantôme de la vieille fille a encore frappé…).
Hong Kong, 2 ans plus tard – Kitty est adultère, Walter le découvre et imagine sa vengeance : partir avec Kitty et sa santé fragile dans une province du pays où sévit une terrible épidémie de choléra, après l’avoir amenée à découvrir les véritables sentiments et la personnalité profonde de son amant (méprisable, naturellement).
L’épouse fautive, l’égoïste futile redevient progressivement maître de ses actes, tout en mangeant chaque jour de la salade fraîche pour provoquer le sort (le choléra).
{{{autres ingrédients}}}
un palais chinois en ruines perdu dans le brouillard, des morts plein les rues, un orphelinat français et ses bonnes soeurs, un fonctionnaire des douanes rigolard mais bienveillant, une princesse mandchoue…
Moi j’ai pris du plaisir à lire ça.
J’ai pas vraiment senti ce qui est paraît-il le grand talent de Maugham : l’ambiance lourde des tropiques.
Mais à part ça, on a une histoire sans fioritures, sans effets de style, avec des péripéties illogiques mais pas du tout niaises, pas du tout cucul-la-praline.
Des personnages machiavéliques, des personnages faibles, des personnages mesquins… et même quelques uns qui ont la grâce.
L’histoire est centrée sur les tribulations de la jeune femme, qui passe du statut d’idiote mesquine et consciente de sa place dans la société coloniale, à celui de loque faiblarde, puis de veuve victorieuse et pas dupe de son statut d’héroïne, puis de future mère et fille dévouée et repentante, choisissant de vivre en marge. Et elle devient de moins en moins conne aussi, de plus en plus consciente d’elle-même.
Vers la moitié du livre, l’attention se porte également sur la personnalité mystérieuse du mari, fermé, maladivement jaloux et calculateur, qui cherche une rédemption en se donnant sans compter à ses malades, sans rien céder à sa femme.
Et pour moi, le tour de force, c’est d’avoir réussi à rendre cette histoire lisible, sans identification, ni estime, avec le personnage principal ni aucun des autres, alors que ce roman n’est pas, et ne se veut pas, une oeuvre cérébrale.
Somerset Maugham a écrit:
I have never pretended to be anything but a story teller. It has amused me to tell stories and I have told a great many. It is a misfortune for me that the telling of a story just for the sake of the story is not an activity that is in favor with the intelligentsia. In endeavor to bear my misfortunes with fortitude. (from Creatures of Circumstance, 1947)
Peut-être doit-on ce paradoxe (cette réussite) à une excellente maîtrise de Maugham sur son récit, sur son personnage : construction nickel, et juste assez d’indices pour nous laisser deviner que Kitty n’est pas aussi conne qu’il le prétend.
Ca me fait penser à cette nouvelle de Borges où un écrivain crée volontairement une intrigue policière foireuse, pour que le lecteur découvre le vrai pot-aux-rose, en « méta-lecture ».
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